Par Daniel Ortiz

Depuis bientôt cinq ans, avec l’association île du Monde, nous nous sommes engagés à essayer de mieux comprendre le vaste paysage multiculturel qui existe dans la région Île-de-France. Le chemin a été très riche, nous avons rencontré des personnes accueillantes qui nous ont ouvert les portes de leurs maisons et de leur culture. Ce furent cinq années d’un riche apprentissage et de très belles expériences, qui nous ont permis de découvrir un autre visage de Paris et de la France, que nous ne connaissions pas auparavant. Nous avons eu accès à des pratiques culturelles chargées d’histoires et qui enrichissent au quotidien le paysage culturel français et de notre association.

Afin de continuer à parfaire notre connaissance de ce grand pays qu’est la France, nous avons pris la décision, en tant qu’association, d’entreprendre une autre aventure, pour mieux comprendre la réalité des différents groupes culturels qui forment la République Française. Nous continuerons d’investiguer, de valoriser et de publier ce que nous découvrirons en Île de France mais nous allons ouvrir un autre champ d’investigation social dans différents départements français, poursuivant notre principal sujet d’étude qu’est la « culture trans-locale », ce qui est né dans un lieu hors de France mais fait actuellement partie intégrante de la France.

Pour différentes raisons, nous avons choisi de commencer cette nouvelle grande aventure par le département d’Outre-mer de la Guyane. Ceux qui ont suivi le chemin d’île du monde, depuis ses débuts, savent que l’un des éléments qui nous guide est l’investigation participative. Il nous semble essentiel de trouver les porteurs de culture, à qui l’on donne la parole, afin qu’ils racontent eux-mêmes leur histoire.

Je me suis ainsi installé en Guyane, afin d’être au plus proche des différentes cultures qui font la richesse de ce département et ont contribué à la construction matérielle et sociale de ce territoire français plongé dans la forêt amazonienne.

Cela fait 8 mois que je vis dans la ville de Saint Laurent du Maroni, qui est la deuxième plus grande ville de Guyane, beaucoup la connaissent comme le « Far Ouest Guyanais ». Elle s’est construite sur les rives de la rivière du Maroni, frontière naturelle avec le Suriname voisin.

Depuis le premier jour de mon arrivée, j’ai commencé à voir çà et là, entre deux averses, les habitants de la ville porter un oiseau en cage, partout où ils allaient.

J’ai découvert que mes voisins faisaient sortir leur oiseau dans leur cage le matin, dès l’aube, pour leur faire prendre un bain de soleil. Sur le marché il y a même des oiseaux suspendus dans les stands de fruits et légumes. Ces oiseaux, appelés picolettes, sont baladés partout, empruntant tous les moyens de transport possibles, vélos, scooters, bateaux. Ils restent aux côtés de leur propriétaire sur les toits des voitures quand ceux-ci bavardent. Cette activité est omniprésente et saute immédiatement aux yeux des nouveaux arrivants.

Après quelques recherches, j’ai découvert qu’il s’agissait d’une tradition née en Indonésie, passée par le Suriname voisin, avant de s’installer en Guyane.

Les picolettes ne sont pas de simples animaux de compagnie qui chantent bien. En Guyane, chaque année, un championnat se déroule quelques semaines après les festivités du Carnaval. Une rencontre est organisée entre les oiseaux finalistes des différents tournois qui ont lieu dans les villes et villages de Guyane au cours de l’année. Durant l’épreuve, deux picolettes sont mis face à face, chacun dans sa cage. Derrière chacun des oiseaux, se trouvent un juge et un panneau électronique qui comptabilise le chant de chaque picolette. Le face à face dure six minutes et celui qui a chanté le plus de fois remporte le duel.

Ces compétitions sont très ancrées dans la culture guyanaise. En effet, bien que peu d’oiseaux participent au championnat, les rencontres, ont lieu sur tout le territoire guyanais, à toutes les échelles, et chacun y participe. Au niveau local, des tournois sont organisés fréquemment, certains occasionnant des paris plus ou moins élevés. Toute l’année les oiseaux sont entrainés, il s’agit, entre autre, de les habituer à différents bruits en les y exposant régulièrement, afin qu’ils ne soient pas perturbés et continuent de chanter, pendant les tournois, et ce en toute circonstance. C’est pourquoi on les promène partout à travers la ville.

Les propriétaires des picolettes apportent un soin tout particulier à leur alimentation, choisissant certaines graines et compléments qui aideraient leur chant. Si un oiseau tombe malade, son propriétaire ne lésine sur aucun soin pour son rétablissement.

Cet élément, activité culturelle ou simple passion, transcende les différentes cultures et classes sociales de Guyane, aussi nous l’avons choisi pour commencer à vous présenter ce vaste département.

Sans vous submerger d’informations sur la Guyane, voici quelques données nécessaires pour comprendre au mieux ce grand territoire, qui jouit d’une diversité culturelle complexe. Chaque groupe social et ethnique a contribué à la construction de l’identité guyanaise d’aujourd’hui.

Les données dont nous disposons sont insuffisantes pour comprendre la réalité de la Guyane, ne prenant pas en compte la population qui habite en Guyane de façon illégale. Les statistiques officielles de l’INSEE pour l’année 2016 font état de 254 000 habitants, parmi lesquels on distingue:

  • Les Créoles, qui sont le groupe majoritaire de Guyane, comptant pour près la moitié de la population et sont les descendants du métissage entre les esclaves de Guyane et les hommes et femmes libres.

  • Les différents groupes Amérindiens : les Ka`linas, les Wuyanas, les Arwaks, les Palikurs, les Teko, et les Wayapi, qui représentent la population originaire.

  • Les Bushinenge ou les Hommes de la forêt : les Ndyukas, les Saamacas, et les Alukus. Ils sont descendants des esclaves noirs échappés des plantations à l’époque colonial et qui ont formés des communautés à l’intérieur de la forêt, entre 1720 et 1780.

  • Les Hmongs, communauté originaire du nord du Laos, qui sont arrivés dans les années 1970 comme réfugiés politiques, échappés de la guerre civile qui a lieu après l’indépendance.

  • Les chinois.

  • Des groupes originaires de différents pays comme les surinamiens, les brésiliens, les haïtiens, les dominicains et les péruviens entre autres.

L’engouement pour les picolettes est répandu dans toutes les cultures habitant cette contrée « magique ». Que ce soit chez les Hmongs, le jour de marché dans la ville de Cacao ou de Javouey, chez les créoles ou les Bushinengué, le long de la rivière du Maroni et à Kourou, ou bien encore dans les différents villages amérindiens et commerces chinois. C’est pour cela que nous avons choisi ce sujet pour démarrer notre périple à la découverte de la culture guyanaise. Devant cette immense diversité ethnique et culturelle, nous avons considéré qu’il serait bien de commencer par un élément commun à tous ceux qui habitent ce grand territoire pour vous présenter cette nouvelle facette d’île du Monde.

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